Extrait du prélude — Alfred, le début d’un rêve
Chapitre I — Les premières notes
Alfred est un tout petit garçon né dans une banlieue de Paris, dans une maison où chaque son est une empreinte, chaque silence une présence tendue. La mère, silencieuse, laisse derrière elle des murmures et des objets qui parlent pour elle : une vieille radio qui grésille, une horloge qui tictaque comme un battement de cœur.
Dès ses premiers jours, il semble réagir profondément aux sons.
Avant même de suivre les ombres qui bougent sur les murs, il suit les rythmes : le martèlement souple de la pluie sur le toit, régulier comme une berceuse obstinée ; le grondement sourd des trains au loin, qui revient par vagues, comme un animal gigantesque qui passerait à heures fixes ; le rire éclaté d’un voisin dans la cage d’escalier, vite étouffé par une porte qui claque.
Chaque bruit laisse une trace en lui. Quand la pluie commence, son corps se détend presque aussitôt. Quand le train fend le silence, il reste figé, l’oreille tendue, comme s’il comptait le temps entre le début et la fin du grondement. Quand le voisin rit, un léger sourire vient parfois répondre sur son visage, avant même qu’il ne comprenne les mots.
Le bruissement d’un drap qu’on secoue, le cliquetis des couverts, le froissement d’un manteau qu’on accroche à la patère : tout devient, pour Alfred, matière à musique. Couché dans son lit trop grand pour lui, il remue le bout de ses pieds comme pour accompagner la pluie, tapote du bout des doigts contre le matelas pour retrouver le rythme du train, recommence encore et encore jusqu’à ce que ses petites mains parviennent à imiter, à leur manière, les pulsations du monde.
On pourrait croire à des gestes nerveux de bébé. En réalité, c’est déjà une tentative d’orchestration. Alfred, sans le savoir, essaie d’entrer en conversation avec les sons qui l’entourent. Ses parents remarquent qu’il se calme davantage quand un bruit se répète, qu’il s’agite quand le silence est trop brutal. Dans cette maison où les mots sont parfois rares ou trop tranchants, il commence à se fabriquer un langage parallèle : celui des rythmes qu’il reproduit, des mélodies qu’il devine, des échos qu’il répond, avec le bout de ses pieds et les doigts de ses mains.